21 chapitresChaque chiffre porte sa source et son millésime, parmi 223 références. Voir les sources.

CHIFFRES POUR 2027
Thème 12

Sécurité, police, justice et prisons

Deux résultats changent la lecture habituelle : l'écart France-Allemagne sur les homicides vient pour un tiers des outre-mer, et le vrai signal français n'est pas l'homicide mais la tentative d'homicide.

Partie 1

Mesurer la violence

Les homicides, ce que les conventions de comptage font dire aux chiffres, et l’instrument qui ne dépend ni de la police ni du parquet.

Combien d'homicides, États-Unis compris ?

PaysTaux /100 000NombreAnnée
États-Unis5,7619 7962023
France (déf. SSMSI, France entière)1,439752025
France (déf. Eurostat/ICCS)1,288822024
France métropolitaine seule1,238172025
Royaume-Uni (Angl. + Galles)1,156842021
Allemagne0,836942024
Espagne0,723492024
Pays-Bas0,671202024
Italie0,573362024

Le seul écart du dossier qui résiste à toutes les objections méthodologiques : les États-Unis sont à 4,5 fois le niveau français et 6,9 fois le niveau allemand. L'écart France-Allemagne (facteur 1,5) est d'un tout autre ordre.

Sur trente ans, la France a divisé son taux par près de deux : 2,38 en 1990, 1,15 en 2019, puis remontée à 1,34 en 2023. L'Italie l'a divisé par six depuis 1991 (3,40 → 0,57) — c'est l'histoire de la lutte antimafia. Les États-Unis sont passés de 9,63 (1991) à 4,38 (2014), avant une remontée brutale en 2020-2021 (+38 % en deux ans).

ONUDC via Banque mondiale (série 1990-2023) ; Eurostat crim_off_cat ; SSMSI.

Pourquoi la France est-elle au-dessus de l'Allemagne ? L'effet outre-mer

C'est le résultat le plus important de ce thème, et il est rarement fait. L'indicateur national français inclut les DROM. Voici la ventilation régionale 2025 :

RégionVictimesPopulationTaux /100 000
Guyane41294 00013,95
Guadeloupe45384 00011,71
Martinique39361 00010,81
Mayotte18257 0007,02
Corse12355 0003,38
PACA1015 219 0001,94
La Réunion15890 0001,69
Île-de-France13912 463 0001,12
Auvergne-Rhône-Alpes898 206 0001,08
Pays de la Loire333 907 0000,84
Agrégat 2025VictimesPopulationTaux /100 000
France entière97568,35 M1,43
France métropolitaine81766,17 M1,23
DROM1582,18 M7,23

SSMSI, bases départementales et régionales de la délinquance enregistrée, diffusées sur data.gouv.fr et interrogées directement ; populations Insee. Les taux pour 100 000 habitants sont calculés par nos soins. C'est cette interrogation directe qui permet d'isoler l'outre-mer, ce que les publications agrégées ne font pas.

Les DROM pèsent 3,2 % de la population mais 16,2 % des homicides. Leur taux est 5,9 fois le taux métropolitain. Retirer les DROM fait passer la France de 1,43 à 1,23, soit −13,5 %.

Deux constats en découlent :

  1. Le taux métropolitain est remarquablement stable : 1,24 en 2016, 1,23 en 2025. Toute la hausse du taux national depuis 2020 vient pour l'essentiel des outre-mer, où le taux est passé de 4,93 à 7,23.
  2. Mais l'effet DROM n'explique qu'une partie de l'écart avec l'Allemagne. France métropolitaine 2025 : 1,23. Allemagne 2024 : 0,83. Il reste un écart de +48 %.

Le reste de l'écart : ce qu'on peut et ne peut pas dire. Une partie est probablement définitionnelle — le SSMSI compte 996 homicides en 2023 et Eurostat 887 pour la même année, soit 11 % d'écart, alors que les chiffres de tentatives coïncident exactement. L'écart porte donc sur le contenu de la catégorie « homicide », probablement l'inclusion des coups mortels sans intention de donner la mort. Mais aucune source ne permet de quantifier cette part.

Le narcotrafic joue un rôle localisé et documenté : les Bouches-du-Rhône ont culminé à 84 victimes en 2023 (4,02 pour 100 000, soit 3,3 fois la moyenne métropolitaine) avant de refluer à 56 en 2025. Selon l'OCLCO, cité par la commission d'enquête du Sénat, « 80 à 90 % des règlements de comptes, meurtres et tentatives de meurtre entre délinquants s'expliquent par des différends liés au trafic de stupéfiants ».

LimitesLe taux mahorais (7,02) repose sur une population Insee de 256 518 habitants, chiffre du recensement 2017 reconduit à l'identique jusqu'en 2025. La population réelle de Mayotte est notoirement supérieure et incertaine. Le taux y est donc probablement surestimé par le dénominateur — et simultanément le numérateur sous-estimé par la capacité d'enregistrement.

Deux corrections indispensables : les conventions de comptage, et la mesure indépendante de la police

1. Le chiffre allemand qui circule dans le débat français est faux

On lit régulièrement que l'Allemagne compterait « 2 400 homicides par an » contre 880 en France, ce qui en ferait un pays trois fois plus meurtrier. C'est une erreur de convention, et elle est massive.

La statistique policière allemande regroupe sous la rubrique Mord und Totschlag les faits consommés et les tentatives. Sur environ 2 410 cas en 2024 : 1 719 sont des tentatives (71 %) et environ 690 seulement sont des homicides consommés (29 %). La France, elle, publie deux indicateurs séparés — 882 homicides consommés et 4 290 tentatives en 2024.

2024, pour 100 000 habitantsFranceAllemagneRapport
Homicides consommés1,280,831,54 ×
Tentatives6,252,063,03 ×
Homicides + tentatives, à convention identique7,532,892,61 ×
Décès certifiés par agression (causes de décès, 2023)0,810,411,98 ×

Le résultat est contre-intuitif et il faut le dire tel quel : l'argument « l'Allemagne compte les tentatives, la France non, donc l'écart apparent est artificiel » est valide sur les chiffres bruts — il corrige une erreur réelle et fréquente — mais il joue en faveur de la France, pas contre elle. C'est le chiffre allemand qui est gonflé par les tentatives. Mis à convention identique, l'écart ne se referme pas : il s'élargit.

Cela dit, « homicides + tentatives » n'est pas une mesure plus comparable — elle l'est moins. Un homicide consommé est un événement : un mort. Une tentative d'homicide est une qualification juridique, décidée par un service enquêteur et un parquet à partir d'une agression qui aurait tout aussi bien pu être enregistrée en violences volontaires aggravées. Le rapport de 3,0 sur les tentatives reflète donc, pour une part inconnue, une différence de pratique et non de violence.

2. La mesure qui ne dépend ni de la police ni du parquet

Il existe une source indépendante des conventions policières : les certificats de décès, codés en cause de mort par agression. Elle ne dépend d'aucune décision de qualification pénale, et elle est établie de la même façon dans tous les pays européens.

Décès par agression, taux standardisé /100 0002011201520192023
Suède0,770,991,041,14
France0,690,510,730,81
Espagne0,680,580,580,63
Pays-Bas0,850,650,640,61
Pologne1,080,780,670,53
Allemagne0,540,530,400,41
Italie0,660,570,380,39
États-Unis (taux brut, 2024)5,9 — dont 4,5 par arme à feu

Les deux mesures convergent : la France a un niveau d'homicide supérieur à l'Allemagne d'un facteur 1,5 à 2. L'argument des tentatives ne l'annule pas. Et les États-Unis sont sur une autre échelle : 5,9 pour 100 000, soit 7 fois la France et 14 fois l'Allemagne, avec 76 % des homicides commis par arme à feu — 15 364 morts par balle en 2024.

L'écart entre la mesure policière et la mesure médicale est lui-même informatif : le rapport est de 1,95 en Allemagne, 1,60 en France, 1,10 en Espagne, 1,01 en Suède — et 0,85 aux États-Unis. Un rapport supérieur à 1 signale que la police enregistre plus de faits que la médecine légale ne certifie de décès, parce qu'elle compte des faits à l'ouverture dont une partie sera requalifiée. Un rapport inférieur à 1 signale l'inverse : le décompte du bureau fédéral américain repose sur une remontée volontaire des quelque 18 000 agences locales et est structurellement incomplet — plus de 550 homicides commis par les 105 plus grandes agences entre 2007 et 2012 étaient absents de ses fichiers.

3. La série longue : la baisse est réelle, et l'ampleur souvent exagérée

France, homicides pour 100 000 habitantsTaux
19902,38
1993 — maximum2,63
19971,64
20021,85
20081,63
20121,22
2015 (inclut les victimes des attentats)1,56
2018 — minimum1,06
20211,11
20241,35

Le taux a baissé de 60 % entre 1993 et 2018, puis remonté de 27 % entre 2018 et 2024. Le point bas est en 2018, pas en 2015 comme on le lit souvent.

Une correction à un chiffre très répanduOn lit fréquemment que le taux d'homicide français aurait été de « 4 à 5 pour 100 000 dans les années 1990 ». C'est faux : il était de 2,3 à 2,6. L'origine probable de l'erreur est l'ancienne statistique policière française, dont les index 1 à 6 agrégeaient homicides et tentatives — exactement l'erreur de convention dénoncée plus haut à propos de l'Allemagne, appliquée cette fois à la série longue française. Citer 4-5 pour 1993 revient à comparer un agrégat homicides+tentatives d'hier à des homicides seuls d'aujourd'hui, et donc à surestimer la baisse.

Eurostat crim_off_cat (ICCS0101 et ICCS0102) et hlth_cd_asdr2 (code CIM-10 X85-Y09) ; Office fédéral de police criminelle allemand, statistique 2024 ; centres américains de contrôle des maladies, données 2024 ; Office des Nations unies contre la drogue et le crime via Our World in Data pour la série longue.

LimitesLes taux de mortalité Eurostat sont standardisés sur l'âge, les taux policiers sont bruts : la comparaison des deux blocs est indicative, pas exacte. La série française de mortalité présente une rupture manifeste entre 2014 et 2017 — chute à 0,43-0,51 puis retour à 0,73 dès 2018 — sans plausibilité épidémiologique : ne pas utiliser les valeurs françaises de ces années. Les catégories médicales incluent les homicides commis par les forces de l'ordre et excluent les décès d'intention indéterminée, dont le traitement varie d'un pays à l'autre. La série longue avant 1990 n'a pas pu être vérifiée.

Les tentatives d'homicide : la statistique vraiment révélatrice

L'intuition est confirmée par les données, et de façon spectaculaire.

Homicides et tentatives d'homicide, France et Allemagne

Taux pour 100 000 habitants, 2008-2024.

Tentatives, FranceTentatives, AllemagneHomicides, FranceHomicides, Allemagne
Homicides et tentatives0246pour 100 000 hab.20082012201620202024Tentatives, FranceTentatives, AllemagneHomicides, FranceHomicides, Allemagne
En 2008, la France (1,82) était en dessous de l'Allemagne (1,96) pour les tentatives. En 2024, elle est à 3,0 fois l'Allemagne, laquelle est rigoureusement stable sur dix-sept ans. Source : Eurostat crim_off_cat, ICCS0101 et ICCS0102.

France : SSMSI, bases statistiques de la délinquance enregistrée diffusées sur data.gouv.fr, homicides et tentatives d'homicide, 2008-2024. Allemagne : Bundeskriminalamt, Polizeiliche Kriminalstatistik, mêmes catégories. Taux calculés par nos soins avec les populations Eurostat. Les tentatives sont plus comparables que les homicides consommés, parce qu'elles dépendent moins de la qualité des secours d'urgence.

Données de la figure
AbscisseTentatives, FranceTentatives, AllemagneHomicides, FranceHomicides, Allemagne
20081,82,01,50,8
20101,92,01,20,8
20122,41,3
20132,00,8
20142,51,2
20163,42,11,20,9
20183,71,0
20192,20,7
20204,61,0
20225,32,11,20,7
20246,32,11,30,8
FranceTentativesTauxHomicidesRatio T/H
20081 1681,829751,20
20141 6782,547652,19
20203 1154,636924,50
20244 2906,258824,86
2025 (SSMSI)4 4776,559754,59

Le taux de tentatives a été multiplié par 3,4 entre 2008 et 2024, pendant que le taux d'homicides aboutis reculait. C'est l'argument central : si l'on ne regardait que les homicides, on conclurait à une baisse de la violence létale ; les tentatives racontent l'inverse.

Deux lectures concurrentes, et on ne peut pas trancher

1. Hausse réelle de la violence avec létalité contenue par les progrès de la médecine d'urgence.

2. Effet d'enregistrement : requalification croissante de coups et blessures aggravés en tentatives d'homicide par les parquets et les enquêteurs.

Le fait que l'Allemagne soit parfaitement plate sur la même période (1,91 à 2,33 sans tendance) plaide pour qu'une part substantielle de l'écart soit d'origine administrative. Le ratio tentatives/homicides de 4,86 en France contre 2,48 en Allemagne ne mesure pas la létalité, il mesure d'abord les pratiques de qualification. Cas d'école : les Pays-Bas affichaient 19 à 24 tentatives pour 100 000 en 2010-2013, dix fois l'Allemagne, pour un taux d'homicides plus bas — leur droit qualifie très largement en poging tot doodslag.

Répartition des homicides par circonstance

France2015201920222024
Victimes d'un partenaire intime102130128126
dont femmes8211010596
Partenaire ou membre de la famille205207209212

SSMSI, statistiques des homicides ; ministère de l'Intérieur, délégation aux victimes, Étude nationale relative aux morts violentes au sein du couple, éditions annuelles. La qualité des sources est très inégale selon la circonstance : l'étude sur les violences au sein du couple est dédiée et solide, les autres circonstances relèvent d'une exploitation des procédures dont la couverture est partielle.

Sur les 882 homicides Eurostat 2024, le cadre intrafamilial représente 212 cas, soit 24,0 % ; les homicides conjugaux seuls, 14,3 %, dont 76 % de victimes femmes.

Comparaison décisive pour la question précédente : l'Allemagne comptait 164 homicides conjugaux en 2021 sur 631 homicides, soit 26,0 % — et l'Italie 47,3 % en incluant la famille. L'homicide intrafamilial n'explique donc rien de l'écart France-Allemagne : il est proportionnellement plus lourd en Allemagne et en Italie. L'écart français se loge dans la violence hors sphère familiale — délinquance organisée, rixes, et surcroît ultramarin.

Donnée manquanteUne ventilation officielle complète par mobile — règlements de comptes, homicides crapuleux, rixes, terrorisme — n'a pas pu être obtenue. Le SSMSI la publie dans son bilan annuel, mais les PDF sont servis depuis un chemin inaccessible, et la publication analytique dédiée (« Les homicides en France entre 2016 et 2021 ») n'est plus en ligne. Toute ventilation chiffrée de ces postes serait inventée. Seul repère identifiable par les pics de série : 2016, la région PACA affiche 162 homicides dont 86 pour le seul attentat de Nice.

Personnes tuées lors d'interventions policières : la comparaison internationale

PaysNombre annuelAnnéeTaux /millionPérimètre
États-Unis1 4062024≈ 4,1Toutes causes (tir, taser, véhicule, asphyxie)
États-Unis≈ 1 0002015-2019≈ 3,0Tirs mortels uniquement
Allemagne1420200,17Tués par arme à feu policière
Allemagne920230,11idem
Royaume-Uni9 incidents de tir2025/26≤ 0,15Incidents où une arme a été déchargée sur une personne
Franceaucune statistique officielle
La France ne produit pas cette donnée

Ni le SSMSI, ni l'IGPN, ni l'IGGN ne publient de décompte annuel unifié des personnes tuées lors d'interventions des forces de l'ordre, tous modes opératoires confondus. Sur ce sujet précis, la France ne se compare pas, faute de produire la donnée. C'est un choix, pas une impossibilité technique — l'Allemagne et le Royaume-Uni y parviennent.

Le seul comptage systématique accessible est journalistique : le média Basta! (classé à gauche) recense 52 décès en 2024 toutes causes confondues et 27 personnes tuées par tir, soit environ 0,39 par million d'habitants. Ces chiffres doivent être cités comme un recensement militant, non comme une statistique publique.

Ce que la comparaison permet malgré tout de dire. Les périmètres sont très hétérogènes — les chiffres allemands et britanniques ne portent que sur l'arme à feu, les américains « toutes causes » incluent taser et véhicules ; les américains viennent de bases citoyennes, les européens de statistiques policières auto-déclarées ; le chiffre britannique compte des incidents, pas des personnes. Mais l'écart États-Unis / Europe occidentale est d'un ordre de grandeur tel — facteur 25 à 40 — qu'aucune correction de périmètre plausible ne le remettrait en cause. En revanche, comparer l'Allemagne au Royaume-Uni sur ces chiffres, ou y situer la France, n'a pas de sens en l'état.

Contexte allemand de long terme : au moins 386 personnes tuées par des balles policières depuis la réunification (1990 à 2026), soit environ 10,7 par an. L'usage de l'arme contre des personnes a fortement reculé : 77 cas en 2025 contre 131 en 1992.

Une fourchette pour la France, malgré tout

On peut construire un ordre de grandeur en croisant les périmètres disponibles, à condition de dire précisément ce que chacun recouvre.

PérimètreOrdre de grandeur annuelBase
Décès par tir d'un policier ou d'un gendarme≈ 10 à 2013 décès lors de refus d'obtempérer pour la seule année 2022 ; 14 et 15 décès recensés par l'inspection générale de la police nationale en 2017 et 2018 ; 27 selon le recensement de presse pour 2024
Ensemble des décès survenus pendant ou après une intervention (tirs, garde à vue, poursuites, suicides provoqués)≈ 25 à 4032 en 2020 et 37 en 2021 selon l'inspection générale — police nationale seule, la gendarmerie s'y ajoutant ; 52 selon le recensement de presse pour 2024

Rapporté à la population, cela situe la France entre 1,5 et 6 pour 10 millions d'habitants selon le périmètre, contre environ 40 aux États-Unis et de l'ordre de 1 à 2 en Allemagne. L'écart États-Unis / Europe est d'un facteur 10 à 30 et résiste à toutes les corrections de périmètre plausibles. Les comparaisons entre pays européens, elles, ne sont pas exploitables en l'état.

Limites, et elles sont lourdesAucune de ces bornes ne repose sur une statistique publique consolidée. Elles sont reconstituées à partir de rapports administratifs à périmètre variable et de recensements associatifs. Le périmètre de l'inspection générale n'est pas celui des « bavures » : il inclut les décès de personnes armées lors d'interventions légitimes, les suicides provoqués par l'intervention, les décès en garde à vue et lors de poursuites. Ce n'est pas un décompte de fautes. La rupture apparente entre 14-15 décès en 2017-2018 et 32-37 en 2020-2021 est très probablement un changement de périmètre, pas un doublement de la létalité : ne pas présenter cette série comme une évolution. Le périmètre gendarmerie est absent de tous ces chiffres. Et le lien souvent avancé entre la loi de 2017 sur l'usage des armes et la hausse des tirs mortels n'a pas pu être vérifié sur une série chiffrée.

CILIP (compilation des statistiques officielles des Länder) ; Home Office britannique ; Mapping Police Violence et Washington Post « Fatal Force » ; rapports d'activité de l'inspection générale de la police nationale ; Basta! (média engagé) pour la France.

De quoi les homicides français relèvent-ils ?

Deux décomptes, deux chiffres — et ils sont tous les deux justes

Ce document utilise ailleurs 882 homicides en 2024 : c'est le décompte Eurostat, sur la définition internationale d'« homicide intentionnel », qui exclut notamment les coups mortels sans intention de donner la mort.

Le service statistique du ministère de l'Intérieur en compte 976 la même année et 975 en 2025, sur un périmètre plus large. L'écart est stable : 996 contre 887 en 2023, soit 11 %. Ne pas mélanger les deux séries ; celle du ministère est utilisée ci-dessous, puisque c'est elle qui porte les ventilations.

La ventilation complète n'existe pas — et c'est le premier constat

Le service statistique du ministère ne publie aucun tableau annuel des homicides par mobile. La seule décomposition publiée est rétrospective et cumulée sur 2016-2021. Deux composantes seulement font l'objet d'un décompte annuel dédié : l'intrafamilial et le narcotrafic.

Circonstance, 2024VictimesPart des 976Qualité de la source
Violences au sein du couple138≈ 14 %Étude annuelle dédiée, solide
dont femmes tuées par conjoint ou ex-conjoint107≈ 11 %idem
dont hommes tués par conjointe ou ex31≈ 3 %idem
Narcotrafic, règlements de comptes110≈ 11 %Décompte policier, non labellisé
Intrafamilial élargi (couple + hors couple)non publié pour 202429 % (réf. 2016-2021)Rétrospective seulement
Homicides commis lors d'un volnon publiéinclus dans ≈ 10 % « crapuleux »Non désagrégé
Rixes, disputes, différends de voisinagenon publiéN'existe pas
Mobile inconnu ou non élucidénon publiéN'existe pas

Mêmes sources que le tableau précédent : SSMSI et étude nationale sur les morts violentes au sein du couple. La colonne « qualité de la source » est notre appréciation, fondée sur l'existence ou non d'une étude dédiée et sur le taux de circonstances non renseignées.

Les deux blocs documentés couvrent environ un quart des homicides. Les trois quarts restants ne font l'objet d'aucune décomposition publiée par mobile en France.

Ce que l'on sait des deux blocs documentés

Violences au sein du couple. 119 victimes en 2023, 138 en 2024 (+16 %), dont 107 femmes et 31 hommes. Quatre-vingt-dix pour cent des faits surviennent au domicile ; les mobiles principaux relevés sont la dispute (43 cas) et la séparation non acceptée (22 cas). 47 % des femmes victimes avaient subi des violences antérieures, dont 74 % les avaient signalées aux autorités. En 2024, 40 auteurs se sont suicidés (29 %), et 94 mineurs sont devenus orphelins.

Narcotrafic. 139 morts en 2023, 110 en 2024 (−21 %). Le pic de 2023 correspond à la guerre entre groupes rivaux marseillais ; le reflux de 2024 en découle, mais le niveau reste au-dessus de 2021 et 2022. Un quart des personnes poursuivies pour assassinat ou tentative avaient moins de 20 ans, dont 16 mineurs.

Attention à une confusion très répandueLe chiffre de 418 « narchomicides » en 2023 qui circule dans la presse mélange homicides consommés et tentatives. Seul le chiffre de 139 morts est comparable au total des homicides. Par ailleurs, ce décompte est produit par la police judiciaire à des fins opérationnelles : il n'est pas labellisé statistique publique, sa méthodologie n'est pas documentée et sa stabilité dans le temps n'est pas garantie. Enfin, les deux décomptes ci-dessus proviennent de sources différentes du service statistique et ne sont pas strictement additifs.
Partie 2

Ce qui augmente, et ce qui est mieux déclaré

Deux instruments indépendants — la plainte et l’enquête auprès de la population — et ce que leur écart permet de trancher.

La violence augmente-t-elle vraiment ? Ce que disent les deux instruments

La question ne peut pas se trancher sur la seule délinquance enregistrée, qui mesure autant l'activité policière et la propension à porter plainte que les faits eux-mêmes. Il existe un second instrument, indépendant : l'enquête de victimation, qui interroge la population sur ce qu'elle a subi, qu'elle ait porté plainte ou non.

Délinquance enregistréeNiveau 2024Unité2024Moyenne annuelle depuis 20162025
Homicides976victimes−2 %975, stable
Tentatives d'homicidevictimes+7 %+8 %/an+4 %
Violences sexuelles122 400victimes+7 %+11 %/an+8 %
dont viols et tentatives46 100victimes+9 %+15 %/an+9 %
Violences physiques intrafamilialesvictimes+3 %+11 %/an (2016-23)+6 %
Violences physiques hors cadre familial449 800victimes+3 %+5 %
Vols violents sans arme48 300infractions−11 %+2 %
Vols avec armes8 600infractions−1 %−8 %
Vols sans violence contre des personnes607 800victimes−5 %+2 %
Cambriolages de logement218 200infractionsstable−3 %
Vols de véhicules137 600véhicules−2 %−9 %
Vols dans les véhicules352 100véhicules+1 %−9 %
Destructions et dégradations528 800infractions+2 %
Stupéfiants — usage290 600mis en cause+10 %+16 %/an+7 %
Stupéfiants — trafic52 300mis en cause+6 %+6 %/an+9 %

Le contraste saute aux yeux : les atteintes aux biens baissent, les violences aux personnes enregistrées explosent. Reste à savoir ce que mesure cette explosion.

L'enquête de victimation tranche — partiellement

AtteinteTaux de victimationVictimes estiméesTaux de plainte
Dégradations sur véhicule5,5 %2 893 000
Violences sexuelles au sens large3,5 %1 809 0003 %
Menaces2,1 %1 088 000
Cambriolage ou tentative1,9 %1 013 00041 à 56 %
Violences physiques hors vol1,2 %643 00021 %
Vol ou tentative de vol de véhicule1,0 %549 00054 à 57 %
Violences conjugales16 %
Vols avec violence · vols sans violence20 % · 8 %

Deux instruments distincts, qu'il ne faut jamais mélanger. Délinquance enregistrée : SSMSI, bases de la délinquance enregistrée par la police et la gendarmerie — elle dépend du dépôt de plainte et de l'enregistrement. Victimation déclarée : enquête Vécu et ressenti en matière de sécurité (SSMSI, en remplacement de Cadre de vie et sécurité) — elle interroge la population et capte les faits non déclarés. Une hausse de la première sans hausse de la seconde signale un changement d'enregistrement, pas de violence.

Le fait central : pour la plupart des atteintes aux personnes, moins d'une victime sur cinq porte plainte. L'écart avec les atteintes aux biens — 41 à 57 % de dépôt de plainte — est d'un ordre de grandeur, et il s'explique simplement : on porte plainte pour être indemnisé par son assurance.

Le partage entre faits réels et effet d'enregistrement

  1. Atteintes aux biens : la baisse est réelle, et deux instruments indépendants convergent. Les vols violents reculent de 11 % en 2024 dans la délinquance enregistrée, et la victimation déclarée avait déjà chuté de 37 % entre 2010-2012 et 2016-2018. Les vols de voiture : −9 % enregistrés, −24 % en victimation. Quand deux mesures construites différemment vont dans le même sens, le résultat est robuste.
  2. Violences sexuelles : la hausse enregistrée est en majeure partie un effet de plainte. C'est le seul cas où le partage est chiffrable. La délinquance enregistrée progresse de +11 % par an depuis 2016 — plus qu'un doublement en huit ans. Mais sur la période documentée, le taux de plainte a lui aussi doublé, jusqu'à environ 20 % pour les viols et agressions. Un doublement du taux de plainte double mécaniquement les faits enregistrés à victimation constante. L'Insee attribue explicitement la progression depuis 2017 « davantage à des changements de comportement — mouvement #MeToo, amélioration de l'accueil des victimes — qu'à une croissance des faits ». Et avec un taux de plainte encore à 3 % au sens large, la marge de hausse enregistrée sans aucune hausse des faits reste considérable.
  3. Violences physiques : effet d'enregistrement probable, non chiffrable. Les violences intrafamiliales enregistrées progressaient de 11 % par an entre 2016 et 2023 — un rythme qui ne peut pas refléter une progression réelle des faits de cette ampleur. Le taux de plainte à 16 % laisse la même marge. Le ralentissement brutal à +3 % en 2024 est cohérent avec un rattrapage arrivant à son terme.
  4. Stupéfiants : ce n'est pas une mesure de la consommation. L'indicateur porte sur des mis en cause, c'est-à-dire sur l'activité policière. Le service statistique relie explicitement la progression de 16 % par an à la mise en place de l'amende forfaitaire délictuelle — un changement d'outil répressif.
  5. Les homicides restent le meilleur indicateur, parce que le taux de signalement y est proche de 100 %. Ils sont quasi stables. Le contraste avec les tentatives, en hausse de 8 % par an, est en soi un indice d'effet de qualification.
Ce qu'on ne peut pas faire

Les séries de délinquance enregistrée ne remontent pas au-delà de 2016. Le ministère indique explicitement que les données 1972-2015 « ne sont pas validées par le service statistique ministériel ». Toute comparaison « depuis 2000 » est impossible sur cette source.

Il existe une rupture majeure dans l'enquête de victimation en 2022 : l'ancienne enquête, menée en face-à-face de 2007 à 2021, a été remplacée par une enquête auto-administrée en ligne. Le changement de mode de collecte peut gonfler mécaniquement les déclarations, l'auto-administration levant une part de l'inhibition liée à l'enquêteur. Les deux séries ne doivent jamais figurer sur un même graphique, et c'est ce qui interdit de calculer un partage exact entre hausse des faits et hausse des plaintes.

Enfin, l'année 2024 est affectée par la mobilisation exceptionnelle des forces pour les Jeux olympiques, que le service statistique signale comme un effet d'offre de contrôle et non de délinquance.

LimitesLes unités de compte diffèrent d'une ligne à l'autre — victimes, infractions, véhicules, mis en cause — et ne sont pas additionnables. Le taux de plainte pour cambriolage ressort à 41 % ou 56 % selon la lecture des rapports d'enquête, écart non arbitré ici. Plusieurs taux pour 1 000 habitants publiés par le service statistique ne sont pas reconstituables à partir des effectifs et de la population : ils reposent sur des dénominateurs non explicités et ne sont pas repris.

Les violences ont-elles augmenté, ou est-ce l'enregistrement qui a changé ?

Les violences physiques enregistrées ont fortement augmenté : +9 % en 2023, +7 %/an depuis 2016. Pour les violences conjugales, 272 400 victimes enregistrées en 2024, dont 84 % de femmes.

Mais le SSMSI lui-même déconseille de lire ces courbes comme une mesure de la violence réelle. La hausse reflète en bonne partie une hausse du taux de signalement — politiques de libération de la parole, simplification du dépôt de plainte, effet post-#MeToo. Le repère le plus parlant : seule une victime de violences conjugales sur six dépose plainte. Quand le taux de plainte passe de 1 sur 8 à 1 sur 5, les statistiques augmentent de 60 % sans qu'un seul fait supplémentaire ait été commis.

Partie 3

Les moyens : police, justice, prisons

Plus de policiers que l’Allemagne, deux fois moins de juges, et des prisons occupées à 130 %.

Élucidation, effectifs, justice

Taux d'élucidation à un an (2025)%
Violences physiques intrafamiliales77
Homicides68
Tentatives d'homicide59
Violences sexuelles51
Cambriolages, vols non violents, vols de véhicules≤ 8

Le contraste illustre un invariant : les atteintes commises par un proche s'élucident très bien, les vols presque pas. Ce n'est pas un indicateur de zèle policier mais de nature des faits.

Effectifs pour 100 000 habitantsFranceAllemagneMédiane européenne
Policiers (police nationale + gendarmerie)361311
Juges professionnels11,324,717,6
Budget justice par habitant77 €136 €74,8 €
Budget justice en % du PIB0,20 %0,30 %

Résultat contrasté : la France a plutôt plus de policiers que l'Allemagne (361 contre 311 pour 100 000 — le chiffre additionne police nationale et gendarmerie, et l'écart est probablement un artefact de périmètre, voir la dernière fiche de ce thème —, et davantage que les États-Unis sur données FBI, ≈240), mais deux fois moins de juges — 11,3 contre 24,7, sous la moyenne comme sous la médiane européennes.

Délais de procédure

Délai moyen (2025)Durée
Faits → classement ou orientation17,6 mois
Arrivée au parquet → première orientation4,0 mois
Arrivée au parquet → jugement correctionnel9,1 mois

SSMSI pour les taux d'élucidation ; ministère de la Justice, chiffres clés de la justice, pour les délais et les effectifs ; Commission européenne pour l'efficacité de la justice (CEPEJ) du Conseil de l'Europe et Eurostat crim_just_job pour la comparaison internationale des effectifs. Le taux d'élucidation n'est pas un taux de condamnation : il mesure l'identification d'un auteur présumé, pas l'issue judiciaire.

Taux de réponse pénale : 87,8 %.

LimitesLa comparaison des effectifs de police est fragilisée par des périmètres hétérogènes : statut militaire de la gendarmerie française, inclusion ou non des polices municipales, des personnels administratifs. Le nombre de procureurs pour 100 000 habitants n'a pas pu être obtenu — les tableaux de bord de la CEPEJ ne sont pas exploitables. Le taux d'élucidation repose sur une définition administrative (affaire transmise au parquet avec un mis en cause identifié) qui ne préjuge ni de la culpabilité ni de l'issue judiciaire.

Pourquoi la France compte-t-elle plus de policiers que l’Allemagne ?

L’écart est de 50 agents pour 100 000 habitants. Avant d’y chercher une politique, il faut se demander si l’écart existe — parce qu’une part considérable, et peut-être la totalité, tient à ce que les deux pays ne comptent pas les mêmes personnes.

Ce qu’Eurostat compte, et ce qu’il ne compte pas

La définition retient la police judiciaire, la police de la route, la police aux frontières, la gendarmerie, la police en uniforme, la police municipale et les gardes urbains. Elle exclut les personnels administratifs et de secrétariat, les douanes, le fisc, les militaires, les services de renseignement, les unités spéciales, les réserves et les élèves.

Deux conséquences immédiates. La gendarmerie française est incluse malgré son statut militaire — ce qui est cohérent, mais fait entrer dans le décompte une force que l’Allemagne n’a pas sous cette forme. Et surtout, la police municipale est dans le périmètre — or l’Allemagne n’en a pas : la sécurité publique y relève exclusivement des seize polices de Land.

Trois éléments français, 2016-2022, rapportés à 68 millions d’habitantsEffectifPour 100 000
Policiers municipaux (2022)27 13140
CRS et gendarmerie mobile (2022)23 66635
Tâches indues, police et gendarmerie (2016)6 0009
Rappel : l’écart France − Allemagne à expliquer50

La première ligne suffit, à elle seule, à absorber les quatre cinquièmes de l’écart — et l’Allemagne n’a aucune catégorie équivalente à y opposer. Reste à savoir si les policiers municipaux français sont effectivement comptés dans le chiffre de 361 : la définition d’Eurostat les inclut, mais les métadonnées publiées ne permettent pas de vérifier ce que le correspondant national a transmis. Ce point non tranché décide de l’essentiel de la comparaison.

Donnée manquanteLe périmètre exact transmis par la France à Eurostat. Selon que les 27 131 policiers municipaux y sont ou non, l’écart avec l’Allemagne passe d’environ 50 points à environ 10 — c’est-à-dire de « la France a nettement plus de policiers » à « les deux pays sont au même niveau ». Aucune des deux lectures ne peut être écartée sur la base des métadonnées publiées. Toute affirmation catégorique sur cet écart, dans un sens ou dans l’autre, est aujourd’hui prématurée.

Trois spécificités françaises réelles, dont aucune n’est chiffrable en points d’écart

1. Le système dual. La France entretient deux forces nationales à compétence territoriale séparée — 149 000 agents pour la police nationale, 155 000 pour la gendarmerie — avec les états-majors, les écoles, les chaînes logistiques et les systèmes d’information que cela suppose en double. La Cour des comptes relève que la carte des zones de compétence n’a pratiquement pas bougé depuis 1941, malgré des mutations démographiques majeures : elle en résulte déséquilibrée, et parfois contournée par les forces de sécurité elles-mêmes pour pouvoir remplir leurs missions. L’Allemagne, fédérale, n’a qu’un niveau de police généraliste — celui des Land — la police fédérale y étant cantonnée aux frontières, aux chemins de fer et à la sûreté aérienne.

2. Les forces mobiles. La France maintient une réserve nationale de maintien de l’ordre sans équivalent d’échelle : 64 compagnies de CRS et 116 escadrons de gendarmerie mobile, soit 23 666 agents. Ces agents comptent dans le ratio, mais ils ne sont pas de la police de proximité : ils sont projetés d’un point à l’autre du territoire. L’Allemagne dispose d’une Bereitschaftspolizei, mais décentralisée dans les Länder et de taille moindre.

3. Les tâches indues. Gardes statiques, extractions judiciaires, procurations, commissions administratives : la Cour des comptes les évaluait à 3,8 % des missions de la gendarmerie et 9,12 % de celles de la police nationale, soit 11,7 millions d’heures et plus de 6 000 équivalents temps plein. Ce sont des agents comptés au numérateur qui ne produisent pas de sécurité. Rien ne dit toutefois que l’Allemagne en soit exempte : le même exercice n’y a pas été mené.

Eurostat, crim_just_job et glossaire « Police officer » pour la définition du périmètre. Ministère de l’Intérieur pour les policiers municipaux, 2022. Cour des comptes, La répartition des zones de compétence entre la police et la gendarmerie nationales, janvier 2025, pour les effectifs des deux forces et l’ancienneté de la carte ; et travaux sur les tâches indues, données 2016. Effectifs des forces mobiles : rapports parlementaires, données 2022. Les colonnes « pour 100 000 » sont calculées par nos soins sur une base de 68 millions d’habitants ; elles situent des ordres de grandeur et ne constituent pas une décomposition de l’écart.

LimitesLes trois lignes du tableau ne s’additionnent pas et ne se soustraient pas de l’écart. La police municipale est un problème de périmètre — elle est comptée ou elle ne l’est pas. Les forces mobiles et les tâches indues sont des problèmes d’affectation : ces agents sont comptés des deux côtés de la comparaison, et l’Allemagne a ses propres équivalents, non mesurés ici. Deux autres facteurs ne sont pas quantifiés : les départements et territoires d’outre-mer, que la France compte et que l’Allemagne n’a pas, et le fait qu’un effectif n’est pas une présence — le nombre d’agents disponibles sur la voie publique à un instant donné est très inférieur au nombre d’agents employés, dans les deux pays.

Reste le constat qui rend la question moins intéressante qu’elle n’en a l’air. Même en retenant la lecture la plus défavorable à la France — 361 contre 311 — le nombre de policiers n’est pas le maillon faible de la chaîne. Le tableau ci-dessus montre la France au-dessus de l’Allemagne sur les effectifs de police et à moins de la moitié sur les juges, 11,3 contre 24,7. Avec un taux d’élucidation des vols inférieur à 8 % et 17,6 mois entre les faits et une orientation, le goulot d’étranglement est en aval, pas en amont. C’est un système lourd à l’entrée et étroit à la sortie.

Combien de détenus, et dans quelles conditions ?

79 337détenus au 1er janvier 2025
87 961au 1er juillet 2026
129,5 %taux d'occupation global
149,3 %en maisons d'arrêt
≈ 26 %de prévenus (présumés innocents)

Le taux de détention se situe autour de 116 pour 100 000 habitants début 2025. La France a été condamnée par la Cour européenne des droits de l'homme (arrêt J.M.B. et autres c. France, 30 janvier 2020) pour surpopulation carcérale et conditions contraires à l'article 3 de la Convention.

LimitesAttention au dénominateur : la « population pénitentiaire prise en charge » (95 376) inclut les personnes suivies en milieu ouvert et sous surveillance électronique, alors que les « personnes détenues » (79 337) ne comptent que le milieu fermé. Rapporter les prévenus à l'un ou à l'autre donne 21,6 % ou 26 %. La comparaison internationale via SPACE I et le nombre de détenus dormant sur un matelas au sol n'ont pas pu être vérifiés.

Construire des prisons réduit-il la criminalité ?

La littérature distingue trois effets : dissuasif, incapacitant (un détenu ne commet pas de délit dehors) et criminogène (l'incarcération courte et répétée peut désocialiser).

Le résultat le plus robuste est celui de l'effet marginal décroissant : ajouter des places réduit significativement la délinquance quand le taux d'incarcération part d'un niveau bas, mais cet effet s'amenuise voire s'annule aux niveaux élevés. C'est le cœur du débat sur la « demande induite ».

Références : Chalfin et McCrary (2017, JEL) pour la synthèse ; Levitt (1996, QJE) pour des élasticités plus fortes ; Vollaard (2013, Economic Journal) sur le dispositif néerlandais, qui suggère que l'effet incapacitant existe surtout de façon sélective, sur les multirécidivistes. Les Pays-Bas ont fortement réduit leur population carcérale dans les années 2010 — au point de fermer des établissements — au moment même où la délinquance de masse reculait.

Données manquantesLe taux de récidive selon le type de peine et le délai d'exécution des peines de prison ferme n'ont pas pu être obtenus. Réserve de fond valable quel que soit le chiffre : comparer les taux de récidive après prison ferme et après alternatives est piégé par un biais de sélection — la prison ferme est prononcée pour les faits les plus graves et les profils les plus récidivistes. Un écart brut ne mesure pas l'effet de la peine.

Le coût d'une place de prison n'a pas non plus pu être vérifié sur source primaire, ni les agressions à l'arme blanche — statistique qui n'est plus publiée depuis la suppression de l'ONDRP en 2020, dernier chiffre disponible : environ 44 000 victimes entre 2015 et 2017.

Combien de contrôles d'identité ?

Donnée non produiteIl n'existe aucune statistique officielle du nombre de contrôles d'identité réalisés chaque année en France. Les autorités n'enregistrent ni ne publient de données systématiques sur l'usage de ce pouvoir.

Les seules données viennent d'études académiques. L'étude de l'Open Society Justice Initiative menée à Paris par Jobard et Lévy (2007-2008) mesurait que les personnes perçues comme noires étaient contrôlées 6 fois plus souvent que les personnes perçues comme blanches, et celles perçues comme arabes 7,8 fois plus. L'enquête franco-allemande POLIS (22 000 adolescents) trouve 22,6 % des jeunes de la minorité d'origine nord-africaine déclarant des contrôles répétés, contre 9,4 % du groupe majoritaire.

Le Conseil d'État a rejeté le 11 octobre 2023 l'action de groupe engagée par six associations, au motif que les mesures demandées « visent en réalité à une redéfinition générale des choix de politique publique […] qui ne relèvent pas des pouvoirs du juge administratif ». Il n'a donc pas nié l'existence de pratiques discriminatoires : il a refusé d'ordonner lui-même une réforme du cadre des contrôles.

Mis à jour : 2026-08