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Le paradoxe français : le meilleur système de soins curatifs des pays comparés, et des signaux de dégradation en amont — mortalité infantile, prévention, accès.
| Moyens | France | Allemagne | Roy.-Uni | États-Unis |
|---|---|---|---|---|
| Dépense de santé, $ int. PPA / hab. (2024) | 6 868 | 8 826 | 6 606 | 13 473 |
| Dépense de santé, % du PIB (2024) | 11,5 | 12,2 | ≈ 11 | 17,2 |
| Dépense publique, % du PIB (2025) | 9,4 | 11,0 | 9,2 | 14,6 |
| Reste à charge des ménages | 9,2 % | 10,7 % | 14,6 % | 10,9 % |
| Médecins / 1 000 hab. (2023) | 3,28 | 4,53 | 3,30 | 3,68 |
| Infirmiers / 1 000 hab. (2023) | 9,42 | 12,25 | 9,55 | 13,38 |
| Lits d'hôpital / 1 000 hab. (2023) | 5,65 | 7,55 | 2,42 | 2,68 |
OCDE, Health Statistics 2025 (dépense de santé en dollars internationaux à parité de pouvoir d'achat et en % du PIB, densités médicales, lits) ; Eurostat pour les données européennes complémentaires. Millésime 2024 sauf indication contraire.
Deux faits marquants. La dépense publique américaine seule (14,6 % du PIB) dépasse la dépense totale française (11,5 %). Et la France a le reste à charge le plus faible des quatre, en part comme en montant absolu.
Point d'alerte : la France est le seul des quatre à avoir vu sa densité médicale reculer depuis 2010 (3,35 → 3,28 médecins pour 1 000 habitants), tandis que l'Allemagne progressait de 3,76 à 4,53 et le Royaume-Uni de 2,65 à 3,30.
| Résultats | France | Allemagne | Roy.-Uni | États-Unis |
|---|---|---|---|---|
| Espérance de vie (2023) | 83,3 | 81,4 | 81,3 | 79,3 |
| Vie en bonne santé, HALE (2021) | 70,1 | 68,9 | 68,6 | 63,9 |
| Gain d'espérance de vie 2010-2019 | +1,33 an | — | — | +0,25 an |
| Choc Covid 2019-2021 | −0,41 an | — | — | −2,53 ans |
| Pour 100 000 hab., 2023 | France | Allemagne | UE-27 |
|---|---|---|---|
| Mortalité traitable (évitable par les soins) | 58,8 | 83,3 | 86,8 |
| Mortalité évitable par la prévention | 127,2 | 157,1 | 150,9 |
| Ratio prévention / soins | 2,16 | 1,88 | 1,74 |
C'est le résultat le plus important de ce thème. La France a la meilleure mortalité traitable des pays européens mesurés, et de loin : 58,8 contre 83,3 en Allemagne (−29 %) et 86,8 pour l'UE (−32 %). Quand une pathologie est prise en charge, le système français la traite remarquablement bien.
Mais l'écart est bien plus étroit en prévention (−19 % contre l'Allemagne), et la France y a régressé depuis 2019 (125,5 → 127,2). Le ratio prévention/soins de 2,16 contre 1,74 pour l'UE dit le déséquilibre structurel : la France est bien meilleure pour soigner que pour prévenir. Ce qui est cohérent avec le reste du tableau : couverture financière généreuse, densité médicale faible, prévention sous-dotée.
Les États-Unis : le Commonwealth Fund (Mirror, Mirror 2024) les classe derniers sur 10 pays à haut revenu, avec « les taux les plus élevés de décès évitables et traitables ». Classement général : Royaume-Uni 3ᵉ, Allemagne 4ᵉ, France 5ᵉ, États-Unis 10ᵉ.
| Besoins de soins non satisfaits, % | 2019 | 2022 | 2023 | 2024 |
|---|---|---|---|---|
| France | 1,2 | 3,2 | 3,7 | 4,1 |
| Allemagne | 0,3 | 0,3 | 0,2 | 0,8 |
| UE-27 | 2,0 | 2,5 | 2,4 | n.d. |
Retournement net : de 1,2 % en 2019 — l'un des meilleurs niveaux d'Europe — à 4,1 % en 2024, soit plus du triple, et désormais au-dessus de la moyenne UE. Motifs en 2023 : liste d'attente 1,6 %, trop cher 0,4 %, trop loin 0,4 %. La barrière française est l'attente et l'accès à l'offre, pas le prix — l'inverse du profil américain.
Eurostat hlth_cd_apr, hlth_silc_08, hlth_sha11_hf ; Our World in Data (OMS) ; Commonwealth Fund, Mirror, Mirror 2024.
Deux causes structurelles, toutes deux des choix de politique publique. Le numerus clausus, instauré en 1971 et supprimé seulement en 2019, a comprimé le flux de médecins pendant cinquante ans — avec des effets qui ne se lisent que dix à quinze ans plus tard. La liberté d'installation quasi totale des médecins libéraux, contrairement aux infirmiers ou pharmaciens dont le conventionnement est régulé selon la zone.
C'est donc un problème de répartition et d'organisation, pas de volume global : la France dépense plus que la moyenne européenne, mais cette dépense se concentre sur l'hôpital et les soins techniques plutôt que sur le maillage territorial de médecine générale.
| Pour 1 000 naissances vivantes | 2000 | 2010 | 2012 | 2019 | 2024 |
|---|---|---|---|---|---|
| France | 3,6 | 3,6 | 3,5 | 3,8 | 4,1 |
| UE-27 | 6,0 | 4,0 | 3,8 | 3,4 | 3,5 |
| Allemagne | — | 3,4 | — | 3,2 | 3,3 |
| Italie | — | 3,8 | — | 2,4 | 2,5 |
| Suède | — | 2,5 | — | 2,1 | 2,0 |
| Finlande | — | 2,3 | — | 2,1 | 2,1 |
| Pologne | — | 5,0 | — | 3,8 | 3,6 |
Le décrochage n'est pas une hausse française isolée : c'est un immobilisme français dans une Europe qui continue de progresser. La France a gagné 0,0 point entre 2000 et 2010 puis en a repris 0,5 ; l'UE-27 a gagné 2,5 points sur la même période. Le croisement se produit vers 2013-2015. En 2024, la France fait moins bien que chacun de ces pays, Pologne comprise. L'Italie, partie 0,2 point derrière la France en 2010, est aujourd'hui 1,6 point devant.
| Composante | 2012 | 2024 | Variation | Part de la hausse |
|---|---|---|---|---|
| Mortalité infantile (0-1 an) | 3,5 | 4,1 | +0,6 | 100 % |
| dont néonatale (0-27 jours) | 2,4 | 2,9 | +0,5 | ≈ 83 % |
| dont néonatale précoce (0-6 jours) | 1,7 | 2,0 | +0,3 | ≈ 50 % |
| dont post-néonatale | 1,1 | 1,2 | +0,1 | ≈ 17 % |
La quasi-totalité de la dégradation se joue dans les 27 premiers jours de vie, et environ la moitié dans les six premiers. La cause est donc à chercher autour de la naissance — grossesse, accouchement, réanimation néonatale immédiate, prématurité, malformations — et non dans la santé du nourrisson après le retour à domicile.
Le rapport « La politique de périnatalité » de la Cour des comptes établit plusieurs constats :
Établi. Le retournement est statistiquement significatif et daté : la régression de Trinh et al. (The Lancet Regional Health – Europe, mars 2022, sur 53 077 décès infantiles) identifie deux points d'inflexion, en 2005 et en 2012, et conclut : « Early neonatal deaths drove these patterns ». Une étude de 2026 (Amirova et al.) documente que la hausse est concentrée dans les zones défavorisées.
L'excédent ultramarin est réel mais modeste : sur 2005-2012, les DOM ajoutaient +0,1 à +0,2 point au taux national, soit environ un tiers de la dégradation observée depuis. La série « France métropolitaine » d'Eurostat s'arrêtant en 2012, il est impossible de dire si cette contribution s'est aggravée.
Âge maternel, prématurité, précarité, obésité, fermetures de maternités sont tous des facteurs de risque individuellement documentés. Mais aucune source consultée ne chiffre leur contribution respective à la hausse de +0,5 ‰ depuis 2012. Sur les fermetures de maternités en particulier, le sens de l'effet est théoriquement ambigu : concentrer les accouchements peut améliorer la sécurité par l'expertise tout en allongeant les distances.
Une hypothèse peut en revanche être écartée : celle de l'artefact de déclaration. Les règles françaises d'enregistrement des enfants sans vie ont bien changé — la mortalité fœtale tardive bondit de 70 % entre 2001 et 2002, la mortalité périnatale de 44 % entre 2003 et 2004. Mais ces ruptures sont datées de 2002, 2004 et 2008, alors que le retournement de la mortalité infantile est daté de 2012. Et la mortalité infantile ne compte que des naissances vivantes : une modification des règles sur les mort-nés ne l'affecte pas mécaniquement. La chronologie ne colle pas.
Eurostat demo_minfind ; Trinh et al., Lancet Reg Health Eur 2022 (PMID 35252944) ; Cour des comptes, « La politique de périnatalité ».
Près de 21 millions de passages en 2023. La cause structurelle documentée : le report vers l'hôpital d'une partie des soins non programmés, faute d'accès à la médecine de ville le soir, le week-end et dans les zones sous-denses — conséquence directe des déserts médicaux.
Ce qui a fonctionné ailleurs repose sur deux mécanismes : une régulation téléphonique obligatoire en amont (au Danemark, tout accès non vital passe par un numéro de garde régional) et des structures de soins non programmés mutualisées entre généralistes (aux Pays-Bas, les huisartsenposten). La France cherche à répliquer ce modèle via le Service d'accès aux soins.
DREES ; Cour des comptes, « L'accueil et le traitement des urgences à l'hôpital », novembre 2024.
Mis à jour : 2026-08